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Sculpteur de formation, Deimantas Narkevicius a développé par la suite un travail sur la narration à travers le film et la vidéo. A l’occasion de Manifesta en 1998, on a pu découvrir son oeuvre His-story. Plus récemment, gb agency a exposé son film Europe 54°54’-25°19 dans l’exposition « Affinités narratives ».
Son sujet central est l’exploration de l’Histoire à partir d’un point de vue vivant et subjectif. Deimantas Narkevicius choisit d’appréhender l’Histoire du XXème siècle afin de mieux comprendre les phénomènes psychologiques de notre contemporanéité. Ce travail voit le jour dans un contexte précis: la Lituanie, qui, comme d’autres pays de l’ex-bloc soviétique, entretient un rapport particulier à son histoire. L’idéologie soviétique a fixé ces pays dans une sorte d’atemporalité qui les rend étrangers à une notion occidentale de processus historique.
L’oeuvre His-Story, présentée à la galerie, est une sorte de réponse artistique de Deimantas Narkevicius à un questionnement politique. His-Story (1998) est une installation filmique constituée de deux projections 16mm et 35mm. Il raconte ici une période de l’histoire de la Lituanie à travers une perspective individuelle et autobiographique, tout en gardant le mode du documentaire filmé. Deimantas Narkevicius joue du double sens du terme histoire, mettant en relation son histoire personnelle avec celle de son pays. Il relate l’experience de son père qui, occupant un poste hiérarchiquement élevé au sein de l’administration lituaniène, a été démis de ses fonctions de manière arbitraire et violente. Afin de ne pas avoir à se justifier, l’Etat a préféré le déclarer mentalement malade et le faire interner. La narration est insolite car l’artiste alterne continuellement des fragments du passé et du présent, utilise des impressions de déjà -vu. Il use à la fois d’un ton presque romantique dans le témoignage et d’une forme sobre dans l’approche du document. Deimantas Narkevicius déconstruit la linéarité de l’histoire. L’appartenance à la fois au passé et au présent de la narration est réaffirmée par l’utilisation de techniques et principes stylistiques des films russes des années 60-70. Ces « récits- documentaires » réalisés avec des équipements anciens renvoient au ciném de propagande de l’ère soviétique. Cette mixité de moyens technologiques transpose l’action du film dans un espace-temps indéfini donnant ainsi une forme particulière à l’enregistrement d’une histoire et à sa formulation.
Avec la pièce Legend Coming True (1999), tournée en super 8mm et transférée sur DVD, présente aussi dans cette exposition, Deimantas Narkevicius évoque cette relation à l’Histoire et la manière dont son pays a préféré occulter certaines réalités de son passé. Ce film s’articule de façon rigoureuse en trois parties. Le film commence par la légende de la création de la ville de Vilnius, vue par le prisme d’une lecture enfantine, scène intime et mystérieuse à la fois. Puis, la voix off d’une femme, Fania, retrace sa fuite du ghetto de Vilnius. Le tournage de ce récit a duré quatre jours et quatre nuits dans quatre endroits différents: la rue de son enfance, la façade de son école, la cour de son immeuble dans le ghetto et la forêt de Rundninkai par où elle s’est échappée. Chaque plan fixe correspondant à un lieu et la caméra a été programmée pour filmer une image par minute (et non 24 par seconde). Chaque endroit ou plan délimite un fragment du récit. La vie de ces quatre « plans fixes » semble suspendue dans un temps inaccessible et fugitif. Le témoignage de cette femme est condensé en un monologue continu d’une heure. La mémoire vivante et affirmée ne faiblit pas, comme si l’accumulation des détails, la précision des descriptions témoignaient de la véracité des propos. Le rythme est différent entre l’image et la parole. La mémoire de Fania nous projette vers des moments et des espaces différents à travers l’histoire de la communauté juive. La topographie sa pensée est éclatée; l’exactitude des souvenirs, la vivacité du ton, en décalage avec les images rendent encore plus actuelle cette histoire.
Enfin, en dernière partie, une ouverture, comme une performance, de cette vieille femme chantant un hymne de résistants. Cette fois, ce n’est plus une voix off évoquant un passé plus ou moins proche selon l’intérêt du spectateur mais un visage réel et animé. Le coté spontané du chant, en rupture avec le mode du récit, nous fait à nouveau rebondir dans un espace temps indéfini. L’aspect biographique de la narration nous interroge sur la manière de raconter l’Histoire. A travers le temps d’énonciation de sa vie, Fania raconte le XXème siècle, comme si tout s’imbriquait de manière vertigineuse.
Deimantas Narkevicius se sert et considère l’Histoire comme un matériau pour son oeuvre. L’oeuvre d’art, selon lui, peut toujours être lue comme un questionnement sur d’autres pratiques et c’est dans cet interstice qu’il situe son travail.