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L'exposition « Present Perfect » traite de notre époque, indéterminée et trouble, questionnant le monde qui nous a précédé, et analyse le présent de manière personnelle et poétique. Rendre compte d'une période peut paraître prétentieux puisque ses données sont provisoires, et que ses réponses impliquent autant de questions. Nous aimerions simplement que certaines pièces présentées ici attestent d'un courant, parmi d'autres, qui envisage notre monde, complexe et mouvant, avec intelligence et courage.
Cette exposition n'est pas politique dans le sens où il existe aujourd'hui une résistance vis-à -vis des grands mouvements collectifs. Se refusant à choisir entre une naïveté parfois désarmante et un cynisme souvent abject, ces artistes ont préféré témoigner de manière individuelle et subjective tout en restant vigilants à notre culture politique: quels sont nos références, nos outils théoriques, nos modèles historiques, nos limites et la manière de les dépasser?Face aux bouleversements géopolitiques (la chute du Communisme et de l'idéologie socialiste, les conflits en Europe de l'Est, le terrorisme, la redéfinition d'une 'entité Européenne'...), de bouleversements éthiques (clonage), scientifiques (ADN, OGN..) et technologiques, mais surtout face à l'incapacité du monde occidental à concevoir de nouvelles lignes de pensée (vieillissement du modèle républicain, paroxysmes du capitalisme...), ces artistes souhaitent se souvenir et parcourent notre modernité, afin de tenter de comprendre ses aspirations et ses échecs.
« Present Perfect » souligne la mémoire, la complexité de l'Histoire et l'affirmation d'une conscience forte de l'acte artistique en sa capacité à proposer de nouveaux projets.
A travers le documentaire, le film animé, le dessin ou l'intervention dans l'espace public, certains artistes comme Pia Rönicke ou Jakob Kolding, cherchent à redéfinir notre réalité : physique, sociale et existentielle. Comme si nos médias et la surabondance de leurs outils technologiques, ne nous donnaient plus à rien à découvrir. Comme si leurs commentaires étaient vains. Ces artistes ont besoin d'y revenir, de délimiter à nouveau, de se représenter (au travers de cartes topographiques, de maquettes, de copies d'archivages, d'interviews, d'expériences intimes) un monde qu'ils reconnaissent mal. Ils ont besoin de décrire notre société et non de la juger. De mettre à plat cette réalité et d'en définir ses contours. Cet art n'est pas réaliste mais plutôt dans la veine de l'art conceptuel, réactivé par une lecture poétique et indépendante. Ces artistes ne souhaitent pas participer à une société aliénée par son amnésie, et envisagent des propositions de vies avec des formes nouvelles, afin de créer de nouveaux territoires, de réflexion et d'utopies, mêlant leur imagination à leur expérience, leurs observations à leurs fantasmes.
A travers le film, le dessin et le montage, Pia Rönicke analyse les structures urbaines et les échecs des idéaux modernistes. D'un côté, l'artiste révèle sa fascination pour l'utopie moderniste, d'un autre, elle en souligne le caractère désenchanté. Ses vidéos sont des échantillons visuels et sonores de musiques de films, photos, bandes dessinées et de ses propres dessins de jardins et de villes offrant une vision totale, imaginative et poétique d'un futur possible et de l'espace. Elle reconstitue la réalité en collectant des images publicitaires, l'iconographie pop, plan d'architectes, planches de design, magazines, bandes dessinées), puis re compose l'ensemble des éléments dans la tradition du montage Dada.
Son travail s'articule autour de questions culturelles et de son histoire personnelle. Dans une vidéo présentée à Manifesta 4 l'année dernière, elle faisait allusion à un plan d'urbanisme social, à Bredang, près de Stockholm. Ce projet tentait d'analyser l'esprit d'une époque, en Scandinavie, où les architectes, ingénieurs, politiques, idéologues, convergeaient tous vers un même point artistique et social, afin de créer une société moderne. Cette démarche était réactivée par des gens qui témoignent aujourd'hui, de leur vie dans cette cité. Ce qui intéresse Pia Rönicke, dans l'incidence de la politique sur notre quotidien, dans le rapport entre culture/nature, est d'avantage l'aspect émotionnel et humain (désirs, frustrations) que le débat strictement urbanistique.
Autre champ d'action: les médias, l'information. Le travail de Susanne Jirkuff questionne des espaces anonymes, périphériques (banlieues, autoroutes, télévision), et se les réapproprie avec le film d'animation en y associant ses photos, dessins en séquences. Son point de départ est le filtre médiatique. Son travail joue avec cette confusion, réalité/fiction, vérité/propagande, et la manière dont certaines personnes, lieux, évènements deviennent des symboles, que leurs origines viennent d'une réalité ou d'une idée.
Sa vidéo Remote Control, présentée ici, reprend le format d'émissions télé avec des personnages tirés de la culture à la fois populaire et élitiste ; le rythme est celui d'un zapping, le geste est domestique. L'inspecteur Derrick, personnage universel devenu intemporel par son errance dans ce no-man's land télévisuel, dialogue avec Kevin Spacey sur la culture consumériste et les problèmes identitaires. Emissions aux dimensions stéréotypées : ambiance documentaire et talk-shows intègrent les questionnements, les obsessions et la culture d'artiste de Susanne Jirkuff; Le traitement est lent, presque laborieux, l'environnement reste sourd. Ici, la télé n'éclate pas, elle est souterraine, profonde, distanciée. L'écho n'est plus immédiat et encore moins interactif, le zapping est contrôlé. Par la manipulation de son mode d'apparition, la corruption devient visible, les informations relatives. Le téléspectateur a un autre regard sur ce pouvoir des images et par conséquent occupe une autre place dans sa liberté de voir et de choisir.
Originaire d'un tout autre univers, Alban Hajdinaj invente des mondes parallèles, des fictions possibles à partir d'une identité instable et profonde: celle de sa génération, de son pays, l'Albanie, mais aussi de sa région. Alban Hajdinaj réalise des installations qui associent des objets, des photographies et peintures. Il choisit des objets de décoration qui appartiennent à la vie domestique (porcelaines, figurines que l'on trouve dans tous les marchés de Tirana) et les réactive comme des ready-mades, puis les transforme, les assemble pour les associer à une image et construire une tension narrative. Ces objets ont une histoire dans sa culture: considérés pendant le régime communiste comme des symboles bourgeois, ces figurines ont été condamnées à être tenues loin des regards. La famille de l'artiste en possédait secrètement et son imagination d'enfant a développé une relation faite de crainte, de fantasmes, de projections personnelles avec ces personnages mystérieux.