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“What is done by what I called myself is, I feel, done by something greater than myself in me.”
James Clerk Maxwell on his deathbed 1897
Paris, le 12 mars 2007
Chers amis,
L’année dernière, j’ai été contacté pour devenir une incarnation de la succession John Fare.
A cette époque, je connaissais peu de choses sur John Fare. Pourtant, sans trop y réfléchir ni même vraiment chercher à connaître les activités et les desseins de cette succession, j’ai immédiatement accepté de prendre cette responsabilité. Cela peut sembler plutôt impulsif voire complètement stupide, car qui accepterait de transporter un sac de l’autre côté de la frontière sans connaître son contenu ? Cependant, je n’aurais pas répondu positivement si cette demande n’était pas venue d’une source à laquelle je fais entièrement confiance – et si, bien sûr, je n’étais pas le genre de personne qui se sent complètement à l’aise en agissant de façon intuitive et spontanée. C’est seulement plus tard, lorsque je suis devenu plus familier de John Fare, que cela m’est tombé dessus : je m’étais embarqué pour un voyage plein de fausses pistes, de déceptions et d’impasses. M’étais-je fait arnaquer ? Pouvait-il même exister une telle chose qu’une succession John Fare ?
En effectuant des recherches sur John Fare, il est peu à peu devenu clair que ce qui semblait initialement être un récit plausible de la vie et de la pratique d’un artiste ne désignait rien d’autre qu’une légende, faite de mythe et de spéculation. Jamais, à aucun moment de ma recherche, n’ai-je été capable d’affirmer que le mystérieux John Fare ait en fait réellement existé et encore moins que ses performances supposées aient effectivement eu lieu. Il me semblait que John Fare était une apparition, un artiste supposé avoir existé et accompli des actes d’automutilation avec l’aide d’un scientifique et d’un robot chirurgical spécialement conçu et qui, finalement, avait mis fin à sa vie et à son œuvre en réalisant un acte d’auto-décapitation.
Ce n’était certainement pas le thème apparent de l’autodestruction de ses performances qui me fascinait. A vrai dire, je ne suis pas trop pour les actions, sans parler des œuvres d’art, centrées sur l’endurance extrême, la souffrance ou l’automutilation. Ce qui m’a captivé, ce fut les nombreuses et pourtant douteuses traces de John Fare et comment son histoire incroyable resurgit de temps à autre. Voici quelqu’un qui n’a vraisemblablement jamais existé, et qui pourtant vit pour toujours ; un nom, une histoire qui ont hanté le monde de l’art comme un esprit, illustrant un vœu de mort artistique. John Fare était-il donc un zombie suicidaire ? Une fable ? Un fantôme de la disparition ? Son histoire exprimait-elle le dépassement d’un code moral et/ou artistique ? Etait-ce une histoire du cynisme artistique ? Un rare soubresaut de romantisme tenace ? Ou est-ce le paradoxe potentiellement inspirant de sa possible non-existence dans le cadre de l’autodestruction ?
Je ne suis pas sûr de connaître une réponse définitive à l’apparent magnétisme de John Fare. Peut-être symbolise-t-il pour moi une pure potentialité et même un profond dilemme existentiel, mais ce qui est certain, c’est qu’il me fournit un alibi. Me voici donc à Paris, personnage public et protagoniste agissant au nom de la succession John Fare. Et bien que la forme et l’aboutissement de cette exposition soient toujours incertains, ce qui est sûr, c’est que des œuvres seront présentées et que je jouerai l’exposition comme s’il s’agissait d’une suite ininterrompue d’actes, de sketches, d’évènements, d’observations et d’occurrences pataphysiques. Ou dans les mots de ce que j’imagine être actuellement ceux de John Fare : Eadem mutata resurgo.
« Ayant été transformé, je renais à l’identique », devise officielle des Pataphysiciens, 1948.
Bien Ă vous,
Gabriel Lester
Avec le soutien du Centre national des arts plastiques, Ministère de la culture et de la communication (aide à la première exposition).